Très mauvaise journée.

Après l’enterrement de ma cousine, et la plénitude dans laquelle je vivais depuis quelques temps, j’ai appris que ce cher Jean s’était remis en quête de belles demoiselles malgré son nouvel emploi. Pour venir accentuer cette mauvaise nouvelle, Mme Gras m’a annonçéque Pépé était bien trop grand pour qu’elle puisse continuer de le garder. Que vais je faire de lui ?! Mais la douleur la plus vive de cette mauvaise journée a été  la vision du vieiĺ Elbœuf comme mort, où s’étaient réfugiés mon oncle et ma tante. J’ai fait un effort inimaginable pour contenir les larmes.

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Quelle atroce journée!

Quel samedi triste! Geneviève est morte. Cette journée a été d’une tristesse si noire que je n’arrive même plus à formuler des phrases. Ce soir, des images se confondent dans mon esprit et me reviennent; mon coeur chavire, je suis mal. Je revois ainsi ma tante et ses yeux brûlés par les larmes, arides ne pouvant plus pleurer, la rue comble avec tous les commerçants victimes du Bonheur des dames, le regard triste de Mademoiselle Tatin, le corbillard noir qui était bloqué dans la rue, les cris de révolte désespérée de Bourras, Jean grave et préoccupé, Robineau vieilli et pâle, mon oncle marchant d’un pas lourd et machinal, refusant le soutien de mon frère. Et le corbillard avançait lentement, roulant sous les fenêtres lumineuses du grand magasin.

En rentrant, j’ai croisé Octave Mouret et je lui ai parlé du père Bourras mais il est fou à ce sujet. Il s’est emporté, il est comme pris par un besoin maladif de battre Bourras. Cela m’a fait tellement de peine que je suis restée silencieuse. Je ne me suis pas rendue compte de la durée de ce silence: je revoyais juste le corbillard et mon cher Bourras, traînant la jambe derrière la voiture.  Mouret s’est alors mis à parler de ma famille, s’échauffant de plus en plus. Je me suis tue, longtemps. Je ne vais pas bien dormir ce soir, je pense. Des images de cauchemars me hantent déjà!

Discours de mon oncle

Je ne dors toujours pas et j’entends cette fois à nouveau les paroles de mon oncle…

Nous étions tous les trois, le couple Baudu et moi, assis autour de cette table où j’avais fait mon premier repas lors de mon entrée dans cette famille.
Le père Baudu était désemparé et maudit par ce sort qui ne cessait de s’acharner contre lui. Durant plusieurs minutes, il nous a expliqué qu’il en voulait terriblement à Colomban, mais encore bien plus à lui même.
Mon cœur battait la chamade, pour la première fois depuis ces dernières années, je voyais mon oncle pleurer, s’apitoyer sur son sort et se remettre en question.

Maintenant, mon coeur bat la chamade et je pleure dans mon lit sans dormir.

Je n’ai pu m’empêcher de le défendre, de lui répéter que tout cela n’était pas sa faute à lui, mais celle de ce maudit Colomban. De cette maudite Clara. En vain. Le grand magasin leur a tout pris, en premier lieu leur travail, et à présent il déchire leur famille.

J’espère voir ma cousine après-demain, dimanche.

Vision d’horreur

Je  n’arrive pas à dormir: j’ai cette vision d’horreur qui revient sans cesse sous mes yeux.

Geneviève venait de se réveiller, je montais à son chevet.  C’était un véritable supplice pour les yeux et une torture pour le cœur :
Allongée sous les couvertures dans ce petit lit, elle était si maigre que j’étais incapable de percevoir la forme de son corps, ses longs cheveux noirs ne venaient qu’accentuer la pâleur de son visage brûlant de fièvre, ses bras avaient de petites convulsions par moments. Ma cousine était à l’agonie.

Geneviève est malade!

Ce matin, la bonne des Baudu est venue me chercher directement dans mon rayon pour me prévenir que ma cousine avait passé une très mauvaise nuit et qu’elle me demandait. J’y suis allée aussi vite que j’ai pu: ce que j’ai vu était un spectacle désolant.

Elle se meurt! Elle se meurt d’amour…à cause de Clara et de Colomban. Il l’a abandonné, elle la triste fiancée, victime elle-aussi à une autre échelle du Bonheur des dames!  Ma tante est dévastée, mon oncle est lessivé. Elle a voulu me parler, j’entends encore ses mots ce soir en se couchant: des mots tristes, sombres. Quand je suis partie, elle m’a dit de venir la voir dimanche…J’espère qu’elle ira mieux.

Entretien avec ma cousine

Geneviève pleurait. J’étais auprès d’elle, à son chevet, une fois que nous avons été toutes les deux, ses premières interrogations ont concerné Colomban, je ne pouvais pas lui mentir, et lui ai donc dit la vérité. Puis elle m’a questionné sur son état. J’étais prise de tremblements tant la tristesse montait en moi. Je lui ai dit exactement ce que m’avait ordonné mon oncle : que son état n’était pas si grave. Elle n’en avait pas cru un mot. Et c’est avec le cœur serré que je suis  repartie au grand magasin.