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Pauvre Bourras! Pauvre oncle!

Hier matin, j’ai appris une nouvelle triste: Octave Mouret met Bourras dehors et oblige mon oncle à fermer boutique. Je n’oublierai jamais ce cher Bourras, debout, sur le trottoir, expulsé de sa propre maison. Il assistait impuissant au désossement  de sa boutique, de sa maison, de sa vie. Devant la police, il est parti mais ce matin, il était là, à nouveau. Sa vie est ici; on vient de tout détruire, de l’assassiner. Les murs que l’on fait tomber, c’est lui. Je suis allée le voir, je l’ai supplié lui disant que j’allais subvenir à ces besoins mais il est parti. Je me souviendrai ses derniers mots: « c’est fini, bonsoir. Vivez donc heureuse, vous qui êtes jeune, et n’empêchez pas les vieux de partir avec leurs idées ». Je le considérais comme quelqu’un de ma famille. Je l’ai suivi, il a tourné à l’angle de la place Gaillon. Il est parti. Je ne savais plus que faire; un repère disparassait.

Je suis alors allée chez mon oncle qui était seul…Il m’a dit aller bien mais tout disait le contraire. Je lui ai offert une place d’inspecteur chez nous. Quelle sotte! Je ne me suis même pas rendue compte de la bêtise que je disais. Nous avons pleuré tous les deux et je suis partie, le coeur lourd, me coucher…Je doute d’y arriver.

Ma tante est morte…

Quelle douloureuse manière que de commencer l’année. Ma tante nous a quittés aujourd’hui et a rejoint sa chère fille. Elle était alitée depuis quinze jours et elle est morte d’amour pour sa fille, d’oppression face au Bonheur des dames…Elle a fixé le magasin jusqu’à sa mort: pour elle, il représente sa mort, son malheur. Il est l’assassin de sa fille, l’assassin de leurs espoirs, l’assassin de leur bonheur. J’ai revu le défilé des commerçants tués par le magasin: Bédoré et sa soeur, les frères Vampouille, Mlle Tatin, Quinette, Piot et Rivoire, mme Chadeuil, Grognet, Naud, Deslignières. Cela me fait songer à un carnaval mortuaire.

Cette perte m’affecte beaucoup. Pépé va maintenant au collège, Jean me fait courir par amour pour Thérèse, la fille du pâtissier. Sur ces tracas, la mort de ma tante me brise vraiment…

Désespoir de Robineau!

J’ai encore assisté aujourd’hui à cette scène terrible. Le Bonheur des dames ressemble, je trouve, à une mécanique qui écrase le monde: tout le monde craque, comme si Geneviève avait ouvert le bal.  Tout à l’heure, alors que je sortais de chez mon oncle et ma tante, j’ai entendu un grand cri: un omnibus était arrêté et visiblement quelqu’un était allongé par terre: un accident! Je me suis approchée et là, horreur, j’ai reconnu mon ami et ancien patron Robineau! Ses jambes étaient sous la roue…Je l’ai suivi chez le pharmacien qui a déclaré qu’il n’y avait pas de danger absolu. Cependant, j’avais compris que Robineau était déçu. Il voulait mourir! Pauvre Madame Robineau! J’ai aussitôt penser à sa douleur et suis allée la préparer à la nouvelle avant que la rumeur ne se répande jusqu’à elle.

J’étais là lorsque Robineau a été amené chez lui, près de sa femme et ses mots me hantent: « cette grande gueuse de maison m’écrasait…alors quand l’omnibus a tourné, j’ai songé à Lhomme et à son bras, je me suis jeté dessous… » La souffrance de Madame Robineau soulevait mon coeur déjà retourné par ses mots. A l’enterrement de Geneviève, il était pâle et vieilli mais je ne soupçonnais pas une pareille douleur.  Il répétait sans cesse : « je t’ai volée, l’argent venait de toi »…Quelle poisse que l’argent!

Très mauvaise journée.

Après l’enterrement de ma cousine, et la plénitude dans laquelle je vivais depuis quelques temps, j’ai appris que ce cher Jean s’était remis en quête de belles demoiselles malgré son nouvel emploi. Pour venir accentuer cette mauvaise nouvelle, Mme Gras m’a annonçéque Pépé était bien trop grand pour qu’elle puisse continuer de le garder. Que vais je faire de lui ?! Mais la douleur la plus vive de cette mauvaise journée a été  la vision du vieiĺ Elbœuf comme mort, où s’étaient réfugiés mon oncle et ma tante. J’ai fait un effort inimaginable pour contenir les larmes.

Quelle atroce journée!

Quel samedi triste! Geneviève est morte. Cette journée a été d’une tristesse si noire que je n’arrive même plus à formuler des phrases. Ce soir, des images se confondent dans mon esprit et me reviennent; mon coeur chavire, je suis mal. Je revois ainsi ma tante et ses yeux brûlés par les larmes, arides ne pouvant plus pleurer, la rue comble avec tous les commerçants victimes du Bonheur des dames, le regard triste de Mademoiselle Tatin, le corbillard noir qui était bloqué dans la rue, les cris de révolte désespérée de Bourras, Jean grave et préoccupé, Robineau vieilli et pâle, mon oncle marchant d’un pas lourd et machinal, refusant le soutien de mon frère. Et le corbillard avançait lentement, roulant sous les fenêtres lumineuses du grand magasin.

En rentrant, j’ai croisé Octave Mouret et je lui ai parlé du père Bourras mais il est fou à ce sujet. Il s’est emporté, il est comme pris par un besoin maladif de battre Bourras. Cela m’a fait tellement de peine que je suis restée silencieuse. Je ne me suis pas rendue compte de la durée de ce silence: je revoyais juste le corbillard et mon cher Bourras, traînant la jambe derrière la voiture.  Mouret s’est alors mis à parler de ma famille, s’échauffant de plus en plus. Je me suis tue, longtemps. Je ne vais pas bien dormir ce soir, je pense. Des images de cauchemars me hantent déjà!

Discours de mon oncle

Je ne dors toujours pas et j’entends cette fois à nouveau les paroles de mon oncle…

Nous étions tous les trois, le couple Baudu et moi, assis autour de cette table où j’avais fait mon premier repas lors de mon entrée dans cette famille.
Le père Baudu était désemparé et maudit par ce sort qui ne cessait de s’acharner contre lui. Durant plusieurs minutes, il nous a expliqué qu’il en voulait terriblement à Colomban, mais encore bien plus à lui même.
Mon cœur battait la chamade, pour la première fois depuis ces dernières années, je voyais mon oncle pleurer, s’apitoyer sur son sort et se remettre en question.

Maintenant, mon coeur bat la chamade et je pleure dans mon lit sans dormir.

Je n’ai pu m’empêcher de le défendre, de lui répéter que tout cela n’était pas sa faute à lui, mais celle de ce maudit Colomban. De cette maudite Clara. En vain. Le grand magasin leur a tout pris, en premier lieu leur travail, et à présent il déchire leur famille.

J’espère voir ma cousine après-demain, dimanche.

Vision d’horreur

Je  n’arrive pas à dormir: j’ai cette vision d’horreur qui revient sans cesse sous mes yeux.

Geneviève venait de se réveiller, je montais à son chevet.  C’était un véritable supplice pour les yeux et une torture pour le cœur :
Allongée sous les couvertures dans ce petit lit, elle était si maigre que j’étais incapable de percevoir la forme de son corps, ses longs cheveux noirs ne venaient qu’accentuer la pâleur de son visage brûlant de fièvre, ses bras avaient de petites convulsions par moments. Ma cousine était à l’agonie.