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J’ai peur…

J’ai froid et je me sens mal. Les commis entrent tous dans le magasin en me jetant un regard oblique. Je n’aime pas du tout être ainsi en spectacle. Je descends, terrifiée et charmée à la fois, la rue Gaillon et la rue Saint-Roch. Je reviendrai quand j’aurai retrouvé mon courage.

Au moment où j’avais décidé d’aller marcher une demie-heure pour échapper aux regards des commis, j’ai été arrêtée dans mon mouvement par la vue d’un jeune homme qui arrivait rapidement par la rue Port-Mahon. Tous les commis le saluaient: je pense que c’est un chef de rayon. Il était grand, la peau blanche. Sa barbe était très soignée et ses yeux étaient couleur vieil or. Son regard s’est posé sur moi un moment, alors qu’il traversait la place. Ce regard m’a absolument retournée; je ne comprends pas bien pourquoi. Je m’en vais. Je reviendrai plus tard.

 

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J’attends…

Il est sept heures et demie ce matin et je suis en train de piétiner  sur la place Gaillon. Je n’ose pas entrer dans le magasin car il est encore tôt, les commis arrivent à peine. Je ne voudrais pas faire mauvaise impression auprès de Madame Aurélie, ce matin. Je veux ce travail!

Il fait très froid: un vent glacial souffre. Je me sens plantée au milieu de cette place comme un épouvantail: tous les messieurs qui passent devant moi, en jetant dans le ruisseau leur cigarette ou leur cigare, me dévisagent. Je suis pétrifiée dans tous les sens du terme: ils me font peur et je n’ose plus bouger! Alors, je fais le tour de place pour fuir tous ces regards. Et là un jeune garçon vient  me demander si je suis vendeuse ici! Nous venons tous les deux pour la même chose! Il a l’air très gentil, il rougit autant que moi. Ne sachant pas trop quoi dire, nous attendons tous les deux à quelques pas l’un de l’autre…

 

Y-a-t-il un fantôme dans le magasin?

Ce soir, j’ai du mal à dormir. Je repense aux aventures de la journée; je suis impatiente d’être demain: je voudrais aller me présenter à Madame Aurélie avant de conduire Jean chez son patron qui habite dans le haut du faubourg du Temple. Mais je tremble aussi en repensant à cette histoire horrible que mon oncle et ma tante m’ont racontée.

Octave Mouret, le patron du « Bonheur des dames » est un garçon du Midi fougueux. Pour mon oncle, c’est même un « chaud lapin »: il aurait eu beaucoup d’histoires de femmes qu’il exploitait. Tout le monde en parle! Il a épousé Caroline Hédouin (une parente, si j’ai bien compris, de ma tante) qui lui a apporté le « Bonheur des dames ». Quand mon oncle a évoqué le nom de Madame Hédouin, ma tante est devenue encore plus pâle, a tendu la main vers le magasin et a dit cette phrase qui me glace : « Il y a de son sang sous les pierres de la maison. » En effet, Madame Hédouin est tombée dans un trou en visitant les travaux du magasin et trois jours plus tard, elle était morte.

Mon oncle et ma tante semblent penser que c’est monsieur Mouret qui aurait poussé sa femme. Son mobile? Il est devenue le seul héritier de Madame Hédouin, le seul propriétaire du Bonheur. Ma tante a même dit avec sarcasme que cette mort lui aurait porter bonheur. Cet homme me fait peur! Toute à l’heure, en regardant le magasin, j’ai même cru voir saigner les clartés! Pauvre femme…J’espère ne pas croiser ce Mouret: il doit être terrifiant!

Au travail!

Notre journée a été très remplie. Après avoir été accueillis par notre oncle, sa femme et notre cousine Geneviève, nous avons dû penser à notre installation.

Pour Jean, il n’y a pas de souci : il a sa place chez un ivoirien où il entre dès demain en apprentissage. J’ai eu très peur pour mon petit Pépé mais ma tante a trouvé une solution, il va aller chez Madame Gras en pension pour quarante francs par mois. Il va me manquer mon petit bout. Pour ma part, l’après-midi a été mouvementée: il faut bien que je trouve du travail pour vivre et payer la pension de Pépé! Mon oncle ne peut pas me prendre, il a dû diminuer son personnel… Si j’ai bien compris, c’est parce que le grand magasin « Au bonheur des dames » lui vole sa clientèle : ce magasin est vraiment fascinant. On ne peut le quitter des yeux!  A table, j’ai rencontré le fiancé de ma cousine, Colomban. Lui aussi a l’air d’être fasciné par le magasin! Personne n’échappe à son pouvoir de fascination!

Après mangé, je ne savais pas très bien ce que j’allais devenir. Il était hors de question pour moi de repartir, bien évidemment. Je suis allée avec mon oncle chez Vinçard,  pour trouver une place mais malheureusement, celui-ci venait juste de trouver une vendeuse. Vraiment, je joue de guignon! Dans le magasin du drapier se trouvaient deux autres hommes. Mon oncle me les a nommés: parmi eux il y avait Robineau, un commis du « Bonheur des dames »! Voyant mon air consterné, il s’est adressé à moi en me disant ces mots dont je me souviendrai toujours: « Je sais qu’on a besoin chez nous de quelqu’un au rayon des confections. »

Bien sûr, mon oncle s’est empressé de crier sa colère; moi, honteuse et gênée, je suis devenue toute rouge. Cependant, je pense bien aller voir Madame Aurélie demain.  Il y a quelques minutes, j’étais à la fenêtre à côté de mon oncle et nous contemplions « le Bonheur des dames », sous la pluie. Bourras, lui, était immobile au bout de la rue pour s’emplir les yeux de cet étalage triomphal. Souffrant, il ne semblait même pas sentir la pluie ruisseler. Mon oncle m’a alors demandé si je comptais aller au bonheur demain. J’ai hésité un instant puis je lui ai dit: « Oui, mon oncle, à moins que cela ne vous fasse trop de peine ». Il n’a pas répondu et j’en suis soulagée.

Vivement demain!

Arrivée à Paris! 3 octobre 1864

Paris, me voilà!

J’ai débarqué hier de Cherbourg, gare Saint-Lazare avec mes deux frères et là j’ai découvert Paris. Après une dure nuit sur la banquette du train, j’étais complètement perdue dans cette ville. Tout est si grand! Il y a tant de monde! Je cherchais désespérément la rue de la Michodière car c’est là que mon oncle travaille et j’espérais alors pouvoir travailler chez lui (vains espoirs!)

Je suis alors tombée sur une chose incroyable et inimaginable! Au coin de la rue de la Michodière et de la rue Neuve-Saint-Augustin, près de l’Opéra, j’ai découvert un immense magasin de nouveautés. Ce magasin ressemblait à une véritable ruche: des employés, des ménagères, des commis, des clientes s’agitaient à l’intérieur au milieu d’étalages tous plus colorés les uns que les autres. Je n’avais jamais vu une chose pareille…J’ai lu le nom de ce magasin: « Au bonheur des dames »…Jean n’a pas pu s’empêcher de se moquer de ce nom en disant que c’était gentil et que ça devait être ça qui devait faire courir le monde! Moi je ne l’écoutais pas, j’avais tout oublié, absolument tout!

Oui, le bonheur doit être possible dans un tel endroit…

Enfin, je pensais ça juste avant de découvrir en face la boutique de mon oncle, une échoppe sinistre et sombre…